VILLÉGIATURE

DE LA VILLE

C’est à un carambolage spectaculaire de couleurs et d’époques que nous convie l’artiste Jorge Pardo dans un hôtel du XVème siècle au centre d’Arles entièrement transfiguré.

Comme dans tous les palais et belles demeures arlésiennes, l’extérieur est trompeur : massif et rude comme le mistral balayant le delta du Rhône. L’hôtel d’Arlatan (du nom d’un riche intendant du Roy René) n’échappe pas à la règle, et le classement d’une partie du site aux Monuments Historiques a nécessité de s’accommoder de ces murs épais, ces petites ouvertures et ces plafonds bois à encaissement très hauts. “De la contrainte naît la créativité” dit l’adage et c’est justement ce que l’on découvre en caressant le déshabillé en résille qui orne l’entrée, et que l’on retrouvera en trame du bar à l’escalier. Préserver une intimité tout en jouant des transparences, voilà une bien jolie et féminine entrée en matière, du fer en l’occurrence, dont le délicat maillage jaune et orange répond aux couleurs des carreaux émaillés venus du Mexique. Pas moins de deux millions de pièces qui tapissent les six mille mètres carrés de sols ont permis la relance d’une fabrique traditionnelle qui périclitait. Puisque le haut demeure sacré - les plafonds ont d’ailleurs révélé durant les travaux de somptueux motifs du Moyen-âge - c’est par le bas que l’artiste Jorge Pardo va dérouler son histoire : colorée, joyeuse et métissée comme Cuba dont il est originaire et le Mexique où il réside une partie de l’année. Comment ne pas voir un clin d’oeil aux "piñâtas" dans les couleurs des nombreuses lampes en polycarbonate, ou encore une allusions aux « banderines » - ces guirlandes décoratives en papier très populaires durant la fête des morts - dans les motifs des trames métalliques découpées au laser ? Contrairement à de nombreux établissements qui axent leur décoration autour des pièces d’art contemporain, vous n’êtes pas ici spectateur mais invité à vivre dans une oeuvre tant l’univers de l’artiste s’exprime partout. C’est justement une “Gesamtkunstwerk” (terme allemand désignant une oeuvre d’art totale) que souhaitait la femme d’affaires et mécène Maja Hoffman.

Déjà propriétaire, à travers sa société Les Maison d’Arles, d’établissements aux partis-pris créatifs clairement assumés (l’Hôtel du Cloître, la Chassagnette ou encore le Réfectoire sur le site de LUMA), elle souhaitait aller plus loin dans sa démarche artistique en donnant carte blanche à Jorge Pardo, suite à la visite de son projet Tecoh - ancienne ruine coloniale située dans la forêt primaire du Yucatan et réhabilitée en 2007, où l’on trouve déjà les éléments récurrents de l'esthétique de l’artiste : l’importance attachée aux luminaires, aux sols en patchwork de céramiques colorées ou encore aux garde-corps en résille métallique. A l’opposé du Less is more, on est ici dans l’emphase, l’accumulation de couleurs sans qu’il n’y ait, et c’est là la gageure, jamais saturation ni overdose. Des couloirs bleu layette, des chambres saumon, des armoires aux portes peintes (toutes des pièces uniques signées de l’artiste), des boutis aux tissus camarguais, les Caraïbes sont bien là, transpirant sur les murs de cette bâtisse séculaire qui se régénère gaiement dans ses trente-cinq vastes chambres et six appartements résidentiels. Les amoureux du design aussi seront à la fête, qui s’amuseront en promenant le regard à retrouver les signatures des belles pièces de mobiliers - Charlotte Perriand y côtoie Gio Ponti - provenant des collections privées de la propriétaire qui prennent place dans la salle à manger et les salons. Aux murs, on retrouve des photographies du film At Eternity’s Gates de Julian Schnabel, inspiré de la vie de Van Gogh et tourné en grande partie dans l’hôtel. Comment ne pas penser d’ailleurs aux tournesols et à la palette de couleurs franches de l’artiste maudit en se promenant dans les couloirs et coursives, décorés de bouquets de fleurs coupées, et de corbeilles de fruits disposées nonchalamment sur les rebords des fenêtres et qui ne semblent n'attendre qu'à être immortalisées.

Si l’ancien patio provençal, transformé en paradis du farniente avec la création d’une piscine colorée bordée de plantes tropicales, offre en plein coeur de ville une touche d’exotisme, c’est vraiment dans ses intérieurs que l’Arlatan séduit le visiteur. Dans les chambres, la magie opère et les cheminées d’époque, les plafonds en bois et les murs de pierre sourds semblent comme réveillés par la frénésie de couleurs. L’élément le plus photographié sera à n’en pas douter la suspension vertigineuse tombant en grappes dans le puits du magnifique escalier jouxtant l’ancien mur antique dit “Hadrien”. On prend plaisir à se perdre dans les corridors débouchant ici sur une salle de sport équipée uniquement de machines en bois à propulsion mécanique, là sur un salon au panneau de bois peint d’une grande fresque qui fera office de salle de réunion. Pour le plus grand bonheur des arlésiens et des visiteurs qui n’auront pas la chance d’y séjourner, les parties dites “communes” comme le bar et le restaurant sont ouvertes à tous. Elaborée par Armand Arnal, le chef du restaurant-potager la Chassagnette situé non loin de là en plein coeur de la Camargue, la carte revisite avec un twist contemporain - dû en partie au beau dressage des assiettes - les recettes de familles d’hier et d’aujourd’hui avec des produits uniquement frais et de saisons. Les amateurs de minestrone ou de panisses seront aux anges, d’autant que la table peut s'enorgueillir d'être très accessible eut égard à la qualité du lieu. En plus du comptoir principal qui s’enjaille en pagaille lorsque les convives ont le sang chaud, on trouve au sous-sol un autre petit bar à cocktails aux lumières tamisées, idéal pour roucouler sur de douces mélodies. L’Arlatan a tant à offrir qu’on en reste vite prisonnier, mais tant qu’il y a de l’amour …

 Informations pratiques 

L'Arlatan
20 rue du Sauvage - 13200 Arles
T - 04 65 88 20 20 - @larlatan 

 Crédits 

Texte — Eric Foucher
Photos — Eric Foucher & Sébastien Coquerel

Article issu de la Revue N°1 selon Archik 

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